dimanche 25 décembre 2022

Petit conte amiénois 2022.2023

 

Petit conte amiénois

Le petit Emmanuel traverse l'espace et laisse derrière lui des ions enchevêtrés, libérés par la charge énergétique qui le tient debout vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il ne sait pas que certains le craignent et commencent à trembler aussitôt que le son un peu nasillard, haut-perché de sa voix se fait entendre dans le dédale des salons.

Il le sait mais ne veut pas le savoir.

Quand il accepte de le savoir, un léger frisson lui parcourt l'échine.

Il ne veut pas savoir non plus que d'autres, aussi nombreux, sont consternés mais silencieux par ce qui est supposé être son perfectionnisme dans la spontanéité qui, de disposition en décret, d'ordonnance en initiative, est devenu une source sans cesse renouvelée d'hilarité chez leurs voisins et ne se révèle être que la démonstration d'une sorte de culte de la bévue.

Cela non plus, il ne veut pas le savoir.

Le petit Emmanuel avance dans la vie comme sur une aire de jeu, sous la surveillance débonnaire et patiente de sa tutrice qui ne manque jamais de lui offrir de nouveaux jouets dès qu'il montre les moindres signes d'ennui.

Et il montre assez souvent des signes d'ennui.

Elle le connaît comme si elle l'avait fait et fomente alors quelque scandale, quelque trahison, quelque prérogative exceptionnelle suffisamment spectaculaire pour le réanimer et solliciter sa combativité naturelle, celle qu'elle a tout de suite appréciée les premiers temps de leur rencontre et que, depuis, elle entretient inlassablement.

Le dernier cadeau qu'elle lui a fait c'était un animal domestique, elle le lui a confié un matin à son réveil, lui disant à l'oreille : "Regarde comme il est joli, maintenant tu es son président".

Comme toujours lorsqu'il est face à quelque chose de nouveau, il a sauté sur ses petits pieds, ôté puis balancé au loin sa veste, ouvert sa chemise et, plein d'excitation, lui a promis d'en prendre grand soin.

Mais le petit Emmanuel ignore tout de l'art du soin, uniquement élevé depuis toujours grâce à ceux qu'on lui procure.

L'animal domestique était là devant lui, commençait à vaquer à ses travaux ordinaires, à ses petites besognes quotidiennes, à aller et à venir, peu soucieux de celui qui, là-haut, le fixait de ses yeux bleu d'azur, ses yeux si clairs que sa tutrice avait aussi immédiatement chéris jusqu'à la passion.

Mais, dès les premiers attendrissements passés, le petit Emmanuel trouva très vite que tous ces actes anodins, ces petits faits que l'animal domestique enchaînait sans y penser, faisant tourner son existence anodine avec régularité et bonne volonté, toutes ces choses anciennes, connues, éprouvées, n'étaient pas suffisantes : trop démodées, pas assez rebelles, pas assez novatrices.

Le petit Emmanuel était une créature faite pour le défi.

Pour initier le défi, organiser le défi. Faite pour mettre au défi tout ce qui venait à s'aventurer sous son aura immaculée.

Il décida que son animal domestique devait enfin se tourner dans le sens de l'histoire, cesser de s'adonner à des rituels désuets pour faire définitivement face au changement.

Il décida de le dresser et de lui inculquer les principes de la grande réinitialisation.

Tous.

Principes que lui, le petit Emmanuel maitrisait depuis longtemps sur le bout des doigts et qui lui avaient été transmis, alors qu'il était encore tout jeune, par ses oncles du Palatinat.

L'apprentissage fut rude, il y avait tant à éclairer, tant à insuffler, tant à imposer, tant à convaincre mais sa tutrice veillait à ce que le petit Emmanuel ne se relâche jamais, l'entourant d'une sollicitude sans faille, entièrement dévouée à son ascension, à la montée de la puissance et du pouvoir de cet enfant en qui elle sentait les signes divers d'une ambition furieuse qui venait comme étancher sa propre soif de notoriété.

Il faut l'avouer, les premières séances de dressage ne portèrent pas les fruits attendus.

L'animal domestique semblait peu disponible, voire plutôt rétif à ses poussées didactiques et le petit Emmanuel finissait souvent ses leçons de changement épuisé, à bout de nerf, très frustré par l'absence totale de signe apparent d'évolution.

Il remettait l'animal domestique dans son box et allait boire son jus d'orange bio, servi avec amour par sa protectrice à qui il ne manquait pas de se plaindre de la rudesse, de l'incurie, de la grossièreté, de l'entêtement et tout et tout de cet animal domestique si en-deçà des performances de ceux de ses voisins. C'était gênant.

Lorsque le petit Emmanuel rendait à ces derniers une visite de courtoisie, il tenait à leur faire savoir que c'était dans les gènes de son animal domestique d'être mal dégrossi et peu sensible aux bienfaits du progrès sur les consciences. Une sorte de rusticité de l'ADN difficile à contrer.

Il évoquait en de longues harangues, parfois bilingues, dont il s'était fait une spécialité, les maux divers qui ralentissaient ses acquisitions, les sept plaies d’Égypte lui servant souvent d'image pour décrire ce qui était tombé sur sa personne et bien faire comprendre à son auditoire que, malgré son zèle, malgré sa ténacité et sa foi inébranlable en ses capacités de guidance, s'opposait l'obstacle immense de siècles entiers d'une histoire erronée principalement rurale que son animal domestique peinait à effacer et donc, que ses auditeurs l'entendent, il avait encore du boulot.

Le petit Emmanuel évoquait alors, levant les avant-bras vers le ciel, comment il avait réussi à le faire marcher sur ses deux pattes avant pendant un petit quart d'heure, comment aussi, lors des quelques rares moments de rébellion qui amenèrent l'animal domestique à tenter de lui mordre le mollet par trois fois, il avait su se montrer d'une fermeté telle, le privant plusieurs mois d'affilée de sortie, rationnant sa nourriture sans jamais fléchir ou revenir sur sa décision, que l'animal domestique avait fini par consentir à venir manger dans la main de ses gardes du corps.

Chaque fois qu'un peu de progrès semblait enfin acquis, il s'empressait de courir en informer sa tutrice qui lui donnait alors pour l'encourager un petit Ferrero Rocher qu'il dévorait sans attendre.

Mais il voulait passer à la vitesse supérieure, élever son animal domestique à la hauteur de ceux de ses plus proches voisins qui avaient si peu de problèmes avec la discipline et semblaient obtenir si facilement ce qu'ils attendaient.

Le petit Emmanuel ne l'avouait pas, sauf à demi-mots à sa tutrice lorsqu'elle posait sa tête à ses côtés sur l'oreiller mais il craignait de perdre les faveurs de ses oncles du Palatinat si son animal domestique n'arrivait pas à assimiler les règles et les enjeux d'une métamorphose totale qui visait, le petit Emmanuel le lui avait pourtant dit et répété, uniquement à le rendre plus heureux, plus libre, plus indépendant.

Il décida donc, lors d'une nuit d'insomnie, de passer à l'étape suivante et d'appliquer des méthodes beaucoup plus coercitives afin d'obtenir de son animal domestique qu'il s'adapte enfin au cours de l'histoire. Il confia son nouveau plan à sa tutrice et celle-ci lui répondit : Je suis d'accord.

Pendant que le petit Emmanuel allait et venait dans son avion, l'animal domestique attendait dans son box.

Les murs qui l'encadraient l'empêchaient de voir ce qui pouvait bien se passer alentour, qu'il ne saisissait que par quelques bruits dont il peinait à définir l'origine.

Il savait, bien sûr, que c'était du petit Emmanuel dont il dépendait même si il aurait volontiers choisi quelqu'un d'autre pour présider à son destin, on ne lui avait pas vraiment demandé son avis.

Et donc, jour après jour, il guettait le bruit si aisément identifiable de ses pas, le claquement toujours un peu nerveux de ses talons sur le sol, signal qui ne trompait pas sur ce qui allait suivre et que l'animal domestique avait appris à ses dépens à redouter un peu mais qui animait le cours monotone de ses journées.

Depuis quelques temps, il était inquiet, c'est à dire, plus inquiet qu'à l'accoutumée parce que les seuls moments où quelqu'un venait s'occuper de lui, changer son eau, emplir sa gamelle, nettoyer le sol où il était condamné à faire ses besoins, se faisaient de plus en plus rares.

L'animal domestique sentait la faim, la saleté et l'ennui envahir ses journées, le laissant sur le qui-vive en permanence, dans l'attente d'un mouvement qui ne se produisait pas.

Le petit Emmanuel l'avait-il donc oublié ?

L'animal domestique le savait très pris par toutes ses occupations, tenu de mobiliser puis de présider sans répit des commissions, des réunions d'experts, des sondages d'opinion, des cabinets de réfection des organigrammes, des comités de créations de référendums significatifs, des cellules d'actualisation des crises, des ateliers internationaux de déconstruction, des projets d'enquêtes sur les sélections de projets exceptionnels, des audits d'approche critique des résultats progressifs, des interviews innovantes et novatrices qu'il devait préparer avec ses centaines de collaborateurs et tant de choses dont l'animal domestique ne saisissait pas la nature mais dont il pouvait cependant apprécier l'importance.

Il allait de soi que l'animal domestique, seul dans son box, ne faisait pas le poids face à toutes ces affaires d'état.

Il avait pourtant tenté, à chaque fois que le petit Emmanuel lui accordait quelques minutes de son temps précieux, de comprendre au mieux quelles étaient ses attentes, allant jusqu'à faire l'effort de marcher sur ses pattes avant pendant un petit quart d'heure comme il l'avait exigé, tout ça pour lui faire plaisir, tout ça pour lui prouver combien il était docile et fidèle, même si les conséquences de cet exercice sur sa colonne vertébrale furent terribles et si il dût s'allonger de longues heures sur le sol de son box pour atténuer la douleur.

Au fond, il était suffisamment content de voir briller une lueur de joie intense dans ses prunelles bleu d'azur lorsqu'il réussissait pour tolérer ce petit sacrifice.

Mais l'animal domestique s'aperçut très vite que ça ne suffisait pas, il lui fût clairement signifié que non seulement il ne mettait pas assez d'huile de coude pour comprendre ce que le petit Emmanuel exigeait de lui et qui était pourtant clair comme de l'eau de roche mais qu'il devrait évidemment, même si il ne comprenait pas ce qu'il devait faire, le faire quand même. Et vite.

Les menaces étaient sans ambiguïté, qu'il se le dise, l'époque de la gabegie était définitivement révolue, les conséquences de ses résistances sur son opulence actuelle seraient redoutables.

L'animal domestique, de plus en plus inquiet, fit de très, très gros efforts pour comprendre ce qui était attendu de lui, pour tenter d'apprécier également l'ampleur des mesures de  rétorsion qui l'attendaient même si dans l'ensemble il demeurait plutôt confus face aux messages souvent paradoxaux qui lui étaient adressés et si il ne voyait pas bien, du fond de son grand dénuement, quelles restrictions supplémentaires pourraient lui être infligées mais rien n'y fit.

Dans le dédale d'injonctions contradictoires, de consignes urgentes à appliquer immédiatement annulées parce que ça pouvait attendre, d'ordres proférés simultanément divergents et rationnels : couché, assis, couché, debout, assis , tout ça à effectuer, par exemple, en prenant des notes sur les allocutions biquotidiennes du petit Emmanuel tout en applaudissant au balcon, le seul effet de son zèle à bien faire malgré son sentiment d'échec permanent était, la privation de nourriture aidant, de le faire lentement plonger dans une grave dépression que personne ne prit le temps de diagnostiquer, même lors de la visite mensuelle de vaccination obligatoire.


Le petit Emmanuel, tout en vaquant à ses occupations de président cherchait les moyens les moins coûteux et les plus rapides de persuader son animal domestique de devenir enfin ce qu'il n'était pas.
Hélas les stratégies utilisées jusqu'à présent : manipulation, persuasion, encouragement, remontrance, punition ayant été assez vite épuisées et sa créativité personnelle étant plutôt orientée vers le sophisme, il s'avoua à court d'outils pédagogiques et dut se tourner vers le savoir-faire de son préfet Ré afin de bénéficier de son expérience et de ses conseils avisés en matière de redressement.
La rencontre fut discrète et brève, ce n'était pas si compliqué, il s'agissait pour le petit Emmanuel de simplement s'initier au tir.
Ce qu'il fit, avec un certain plaisir, même si le bruit et les odeurs de la salle d'entraînement ne lui étaient pas familiers, il avait déjà eu l'occasion de fréquenter lors de ses nombreux bains de foule planifiés divers environnements aux effluves surprenantes et avait même, un jour de grande motivation, serré la main d'un maraîcher.
Il savait qu'en cas de contact, il lui suffisait de s'essuyer avec une des lingettes désinfectantes que sa tutrice mettait toujours dans son sac avec son goûter.
Il pratiqua donc le tir sur cible pendant quelques séances puis décida que l'heure du changement avait sonné et que la prochaine rencontre avec son animal domestique serait décisive.
Finie la rigolade. Finies les atermoiements des grands projets de renouveau. Finies la grogne injustifiée, l'ingratitude et les exigences de l'animal domestique.
Il savait de quoi serait fait son avenir. Un point c'est tout.

Il se sentait parfaitement soutenu dans sa détermination par ses oncles du Palatinat et par sa tutrice qui lui avait tout de même suggéré, un soir où elle avait voulu venir à bout d'une légère migraine en se servant quelques verres d'un excellent bourbon, que si c'était elle tout ça aurait été bouclé depuis longtemps déjà mais bon.
Il entra donc fringant comme à son habitude sur le terrain de dressage, portant fièrement en bandoulière le LBD40 prêté par son préfet Ré qui avait sauté sur l'occasion pour s'entrainer un peu en amont et avait pris l'initiative d'utiliser abondamment ses canons à eau directement dans le box de l'animal domestique.
Bien sûr, dès que la force des jets d'eau et leur odeur putride le clouèrent contre les parois l'animal domestique sentit que l'heure avait sonné mais ignorant de quoi, un peu décontenancé par les méthodes choisies pour son amélioration, il sortit trempé, couvert d'hématomes mais soulagé lorsqu'il aperçut le petit Emmanuel dans l'embrasure de la porte.
Celui-ci lui sourit, ce qui le détendit un peu, et commença à lui énoncer la liste de tous les points à modifier dans sa manière d'être, dans ses goûts, dans ses capacités de travail etc. etc.
L'animal domestique fit semblant de lui prêter attention, on peut dire que cette liste, il la connaissait par cœur, répétée encore et encore qu'elle avait été dès le premier jour de leur rencontre.
Mais peu soucieux d'atteindre ces objectifs qui, sans qu'il en dise rien, lui semblaient tous plutôt vains et complètement irrationnels, pour gagner du temps, par fourberie, l'animal domestique avouait ignorer comment y accéder et affirmait attendre de bon cœur une mise à niveau de ses compétences : un peu de développement personnel, des séances de méditation régulières, une tisane ayurvédique aux feuilles d'ortie avant de se coucher et quelques directives de son président lui éclaireraient sans aucun doute le chemin.
Mais il ignorait qu'il était trop tard pour la didactique des mœurs.

Donc, quand le petit Emmanuel , debout au centre de cette sorte de manège, lui demanda de courir en rond sur l'aire de dressage, il pensa quelques instants que tout allait enfin être réglé.
Cours, c'était un ordre clair, c'était facile, ça ne mangeait pas de pain.
Le petit Emmanuel était campé en plein milieu, dans la lumière, chaussé de sa paire neuve de Weston et vêtu d'un joli blouson vert-bouteille, son Brügger & Thomet bien calé contre son torse et il leva la voix en demandant à l'animal domestique d'accélérer, ce que celui-ci fit avec beaucoup de bonne volonté.
Tournant ainsi de plus en plus vite et entendant résonner à ses oreilles qui s'agitaient dans le vent de la course les ordres lancés, de plus en plus rapprochés et de plus en plus fort, par le petit Emmanuel, l'animal domestique commença à s'essouffler et à tirer la langue tout en tentant de maintenir le rythme de sa course.
Il ne prit pas garde au changement de position du petit Emmanuel, toujours placé au centre mais agenouillé maintenant, ayant pris soin de mettre un petit carré d'étoffe sous son genou d'appui afin de ne pas salir son pantalon, tenant son ustensile tout contre son épaule et plaçant l’œil au viseur comme il avait appris à le faire lors de sa formation express.
Le choc fut si violent que l'animal domestique bascula au sol et y traîna quelques secondes sur le dos en hurlant, la tête rejetée en arrière sous la douleur qu'il ressentit à l’œil droit, suivie d'une giclée de sang qui lui coula dans la gorge.
Ses hurlements se turent bientôt, l'animal domestique n'était pas du genre geignard et il avait pris l'habitude d'être rossé. 

Il fut emporté à son box sur un brancard, prononçant seulement quelques mots inintelligibles où ses gardiens ne perçurent que quelque chose comme "fissde".
Parmi le fidèle public réquisitionné pour  assister à la prestation persuasive, certains, qui, comme il leur avait été demandé applaudissaient à tout rompre, notèrent que le regard bleu d'azur du petit Emmanuel s'était tout à coup mis à briller d'une étrange lueur presque inquiétante, mais soumis à leur habituelle lâcheté, ils se turent tous. 

Le petit Emmanuel se mit à faire des bonds d'allégresse sur l'aire de dressage maintenant désertée par l'animal domestique et le personnel d'entretien.
Et il sautillait, il sautillait, transporté une nouvelle fois par cette démonstration de ses capacités si éclectiques à réduire, tout en finesse, ce qui s'opposait à sa volonté.
Une victoire incontestable puisqu'il n'y avait pas eu de combat.
Rentrons-vite, je dois de suite en informer ma tutrice répétait le petit Emmanuel, comme pris d'une transe soudaine. Je l'ai touché ! Je l'ai touché !
Mon œil ! murmura l'animal domestique, balloté sur son brancard entre le sentiment d'être une nouvelle fois la victime d'une implacable fatalité et un sourd désir de vengeance.
Il allait le perdre et sentait, plus encore que la douleur, un écœurement qui lui serrait le cœur et les tripes face à tant d'injustice et de déloyauté.
Après cette première, la pratique de l'énucléation devint rapidement une forme de tradition et sans plus y penser, le petit Emmanuel poursuivit ses affaires d'état, son objectif était momentanément atteint, il était maintenant le seul à voir clair.

Il y eut quelques rumeurs déplaisantes mais nulle poursuite, les Organisations Défendant les Droits ayant tant d'autres chats à fouetter que le détail de cette énucléation ne leur sembla pas digne d'en faire tout un fromage à l'international.
Au fond de son box, la cicatrisation de l'animal domestique s'effectua tant bien que mal et maintenant borgne, il rentra presque totalement dans l'ordre nouveau envisagé sur le long terme et qui impliquait de sa part non seulement qu'il consente à s'appliquer au changement tant attendu de toute sa personne mais surtout qu'il apprenne à la fermer complètement.
 Le petit Emmanuel, de banquet en réception, de galas en sommets, de toute façon avait fini par presque l'oublier.
Lorsqu'il voyageait par le monde, il n'emportait que ses discours, l'élégance de sa rhétorique suffisait à intimider ses auditoires et lui ôtait le tourment de devoir parler au nom de qui que ce soit.
Il trouvait tellement plus confortable de présider sans avoir personne à gouverner.
Il participa à quelques diners sous le fuseau GMT -4, où il eut l'occasion de serrer dans ses bras en marque d'affection un de ses plus proches camarades lui aussi fort apprécié par les oncles du Palatinat et qui, le petit Emmanuel ne se le cachait pas, était auprès d'eux un de ses rares rivaux .
Lorsque tous les chefs de file avaient eu à obéir au plus vite et au mieux aux injonctions globales contaminantes, le petit Emmanuel s'était documenté heure par heure sur la façon de son rival de ne pas solutionner les crises, il avait écouté toutes ses harangues et noté sur un petit carnet chacune de ses contradictions et l'ampleur de sa mauvaise foi, décidé à faire beaucoup mieux. 
Il avait eu un moment d'admiration sincère lorsqu'on lui avait dit que son rival avait décidé de bloquer les finances des récalcitrants au grand programme hygiéniste, stratégie tout à fait remarquable pour calmer les ardeurs de toutes les formes de contestation envisageable et que le petit Emmanuel s'engagea à garder sous le coude au cas où.
 Mais tout n'était pas rose dans la compétition, lors de leurs rencontres, leur différence de taille mettait le petit Emmanuel très mal à l'aise et il avait même, pour la photo, envisagé de se munir des talonnettes afin de gagner quelques centimètres, idée qu'il abandonna lorsqu'on l'informa que ce subterfuge avait déjà été utilisé par un de ses prédécesseurs dont on ne se rappelait d'ailleurs plus le nom et que des chefs d'état petits pouvaient aussi être redoutables, les exemples abondaient.

Comme à son habitude le petit Emmanuel courut se faire réconforter par sa tutrice, pleurnichant sur les fardeaux génétiques et leur injustice.
Sa tutrice prit sa tête entre ses mains très tendrement et lui dit : "Oui mais toi, tu parles anglais."

Elle était d'ailleurs intervenue aussi pour le réconforter en lui chantant le deuxième couplet de Sambre et Meuse lorsque les fantaisies guerrières d'un autre de ses rivaux avaient fini par faire trop de bruit, tant et tant que ce dernier intervenait chaque jour, courant sans relâche de plateau en plateau, exhibant des quantités d'heures de tournage où il s'exposait, avec un courage et un charisme sans borne, aux balles et aux multiples dangers de la vie couché dans les tranchées, donnant haut et fort son point de vue sur ses valeurs hyper-démocratiques et, de toute évidence, aspirant à prendre la place de Président, ce, et c'était le point le plus exaspérant pour le petit Emmanuel, sans jamais froisser sa chemise immaculée.

Bien sûr l'affront avait été insupportable.

Sa tutrice en lui caressant le front lui murmurait de sa voix mélodieuse "Pour nous battre, ils étaient cent mille, A leur tête, ils avaient des rois, Le général, vieillard débile, Faiblit pour la première fois."

C'est ça, vieillard débile, oui c'est ça, sourit le petit Emmanuel en essuyant ses larmes.
 Ne l'oublions pas, ne l'oublions pas, après tout, le petit Emmanuel avait lui aussi fait preuve d'un courage exemplaire en rencontrant en chair et en os l'ennemi commun, bien connu pourtant dans toute la politique étrangère du globe pour sa roublardise incroyable et accusé dans toutes les chaumières d'être le Mal incarné sur terre. C'est ce qu'on disait ici et là et pourtant le petit Emmanuel avait bravé ses appréhensions et su déployer un sang-froid hors-norme, assis un peu tremblant sous le légendaire œil de lynx où perçait une légère ironie, d'aucuns diraient un vrai cynisme, là, à observer tout en lui parlant slave le petit Emmanuel, assis lui aussi à l'autre extrémité de la table.
Le petit Emmanuel, mettant de côté la crainte de se retrouver à faire des heures de comptabilité dans un goulag, avait comme à son habitude fait montre d'un esprit d'initiative qui en avait laissé plus d'un bouche bée, menant seul une tentative de négociation que personne n'avait prévue et qui n'eut absolument aucun effet, à part celui de permettre à sa créativité diplomatique de devenir légendaire.
C'est injuste, c'est injuste ! geignit à son retour le petit Emmanuel en se mouchant dans les jupes de sa tutrice qui lui répondit pour le calmer. "Oui mais toi, tu as de beaux costards".

Bien sûr la sollicitude sans limite de sa tutrice avait un prix.
Un simple échange donnant donnant que le petit Emmanuel avait accepté ans même y penser. Il avait été convenu entre eux que si il sélectionnait des ministres de sexe féminin pour concrétiser ses vues de l'inclusion semi-totale, il ne devait accepter dans son gouvernement que des laiderons sans aucune qualité intellectuelle discernable .

Sa tutrice avait l'antagonisme facile sous ses dehors sereins.
Pour le convaincre d’obtempérer, elle avait développé des arguments plutôt pertinents sur l'effet miroir des femmes de pouvoir sur les meutes et sur le dangereux arrivisme de certaines femelles qu'on devait absolument juguler avant qu'il ne déborde, risquant, tu sais que tu ne le supporterais pas ! de lui faire de l'ombre.

Elle évoqua leurs compétences dans l'art du tripatouillage favorisé par des siècles de pratique de la manipulation secrète et des tirages de ficelles effectués derrière les rideaux et sur les oreillers.
Elle savait ce dont elle parlait. Pourtant, contrairement à ce que sa tutrice pouvait craindre, le petit Emmanuel ne regardait pas les femmes. Il n'avait besoin que d'un sein chaud totalement dévoué où se blottir lorsque l'exercice du pouvoir ne le protégeait plus contre les coups-bas ou les mauvais sondages et de quelqu'un à ses côtés qui lui rappelle ses rendez-vous, le guide dans le choix de ses vêtements et le conseille sur certaines affaires délicates.
A tout cela, sa tutrice s'entendait à merveille.
Afin de respecter le seul engagement qu'il se fit jamais un devoir d'honorer, dès son arrivée à la présidence, le petit Emmanuel chargea donc quelques-uns de ses collaborateurs d'aller lui chercher quelques spécimens de la gente féminine qui permettraient d'être à jour avec les quotas sans avoir de réelle influence sur la formulation et l'application de toutes ses directives. De toute façon, femme, homme, ça n'avait aucune importance puisqu'il  était seul à savoir vraiment gouverner et qu'il n'écoutait jamais personne.
Sortirent alors de nulle part des hordes d'insignifiantes aux pupilles vides et se ressemblant plus ou moins, toutes regardant le monde derrière leurs lunettes, qui furent promues ici et là dans quelques-uns des ministères et des cabinets où elles se sentir comme enivrées par les sensations que procure l'exercice du pouvoir puis prises d'extase en étant informées de toutes les faveurs que leur nouveau statut leur octroyait. Elles commencèrent par ordonner qu'on change toute la décoration de leurs bureaux, pas assez durable, pas assez éco-responsable et s'absentèrent tout le temps des travaux.
Ce n'était pas aussi jubilatoire lorsqu'il s'agissait de développer leurs choix politiques sur les plateaux et de rendre des comptes en matière d'économie d'énergie, de projet de société équitable et vaguement décroissante, de mesures imparables et de réformes imminentes dans les domaines clefs de la sécurité militaire, sanitaire, éducative, financière etc.
Les questions, pourtant bien listées, posées lors de certaines interviews les laissaient pantoises face au niveau d'exigence de précision dans la maîtrise de dossiers dont elles ignoraient jusqu'à l'existence et nécessitaient de leur part un art consommé du paralogisme qu'elles maîtrisaient mal.
Nul séminaire, nulle formation n'avaient été organisés pour les préparer à ces épreuves et leurs compétences s'arrêtaient à la rapidité de la frappe sur leur clavier, leur capacité à répondre simultanément à deux voire trois appels urgents et à une relative ponctualité.

Cependant, malgré la quantité étonnement importante d'interventions frôlant le grotesque, malgré les bévues, les démentis et le spectacle assez pitoyable de leur incurie dans des secteurs si explosifs qu'ils pouvaient, à être traités à la légère, générer des catastrophes aux conséquences irréversibles, on fut étonné dans les sphères du peu de réaction de l'auditoire, allant jusqu'à soupçonner un complet abandon de l’intérêt porté à sa propre survie mais cette apathie face à l'impéritie venait du simple fait qu'il n'avait jamais rien connu d'autre et parce que tout cela, comme le reste, n'avait plus d'importance.
Elles disparaitraient de toute façon des écrans et des mémoires comme elles y étaient venues et surtout, on pouvait compter sur les insuffisances cognitives encore plus grandes et la faculté d'amnésie sans fond du public pour ne pas devoir se formaliser des déficits rationnels pourtant si ostensibles de la prédication politique et passer sans broncher à d'autres scandales plus excitants.
Elles n'étaient d'ailleurs, ceci aurait dû les rassurer, pas moins efficaces dans le fourvoiement que bien d'autres membres du gouvernement, sans doute possible, ils l'avaient prouvé, masculins, en place simplement depuis plus longtemps et qui avaient donc, eux, eu plus de temps pour maîtriser l’aberration sans broncher et pouvoir parler pour ne rien dire sans que rien n'y paraisse.
 

Toujours reclus dans son box, l'animal domestique se languissait. On ne lui avait permis l'usage que de quelques romans moralement édifiants ayant remportés des médailles et plébiscités nuit et jour par les hauts-spécialistes en médailles, romans dont il avait arraché les pages une à une sans pouvoir les lire et dont il avait fait, par souci d'économie, un usage sanitaire. 

Il se languissait oui, il se morfondait, se décomposait, s'abêtissait sans y prêter attention chaque jour davantage, réduit pour passer le temps à regarder en boucle quelques séries dont il connaissait déjà toute l'intrigue, à consulter les divers taux des propositions de crédits renouvelables en ligne, à lire son horoscope, à signer des pétitions ; pour une accélération des mesures d'expulsion, pour un arrêt immédiat des mesures d'expulsion, contre les travaux qui menacent la départementale 79, contre le transfert des panneaux d'affichage de la gare de Montluçon, pour l'interdiction de la consommation de topinambours, pour un grand débat national sur la nouvelle cosmologie, pour l'interpellation, le jugement et la condamnation de tous ceux qui marchent au milieu des trottoirs, pour le reversement des frais de déplacement en cas d'immobilisation, entre autres et à se faire de plus en plus passionnément juge et partie dans les prestations de tous les invités des cercles élitistes d'excitateurs et des émissions des heures de grande écoute. 

Tout, dans ce petite monde coloré qui parlait si fort, sabrait le champagne sur le dos du contribuable dès le rideau tombé sur son numéro de voltige et usait d'une dialectique assez simple : j'aime, je n'aime pas, il a tort, il a raison, lui était devenu, perdu qu'il était au fond de son ennui mortel, presque aussi cher que ses proches qui étaient, comme lui, absorbés par les vies se déroulant devant leurs yeux un peu rougis par la lumière bleue, en une sorte d'intimité exaltée qui donnait un peu de brio à leur existence. 

Il s'entendait donner son appui inconditionnel à des intervenants complètement inconnus, s'échauffer pour des querelles autour de la répartition des biens dans des divorces ou des bienfaits de l'ablation de la prostate, s'adonner sans frein à des passions intimes déballées sous les feux de la rampe. Tout se mélangeait dans sa pauvre tête, les hommes politiques, les femmes députées, les stars de cinéma, les vedettes de la chanson vivantes ou disparues, les toxicomanes repentis venant témoigner librement, les présidents des clubs philatélistes, les boxeurs professionnels, les enfants, leurs parents, les animaux, les femmes, les hommes, il avait acquis une capacité extraordinaire d’absorption de tout sans distinction et sans broncher et plus il absorbait plus il absorbait, toujours persuadé, malgré de vagues accès de nausée, qu'il était, dans cette ingestion constante, pris lui aussi dans le mouvement vers le progrès. On le lui répétait quotidiennement en venant lui passer sa pitance à travers ses barreaux. Tout se faisait au nom de l'amour. Et ça, ça le rassurait. 

En fait il n'avait jamais autant employé ce mot que depuis qu'on lui avait arraché un œil. Quelque chose s'était brusquement éclairé alors et sans dire un seul mot, sans s'opposer, parce qu'il avait enfin compris ce qu'était la reconstruction positivante, il avait accepté que le petit Emmanuel mette sous écoute toute sa vie, de ses battements de cœur à sa pression artérielle, en passant par la fréquence de ses rapports sexuels et de ses pensées xénophobes. La garde nationale l'avait fait sortir quelques instants de son box, et après le deux-mille-cinq-cent quarantième discours du petit Emmanuel lui décrivant ce à quoi il devait s'attendre et comme l'amour jaillirait en lui sous l'influence de toute cette positivité, on lui avait greffé çà et là quelques puces. Indolore, c'est ce que le petit Emmanuel lui avait dit pour le rassurer, l'animal domestique n'avait rien à craindre, il venait à lui dans une consultation destinée à faire reluire sa plate-forme afin que s'ouvrent une forme de chantier délocalisé et d'enquête multipartite à laquelle tous devraient participer dans la joie, qu'il n'ait rien à craindre ni à espérer, nous allons vers plus de privation et de bien-être collectif, participer, participer c'était la clef, je suis socialiste. 

C'est ainsi que le petit Emmanuel avait conclu sa deux-mille-cinq-cent quarantième intervention avant que l'animal domestique ne soit repoussé une fois de plus dans son box sans avoir eu l'occasion d'en placer une. 

La vie magnifique des autres, là derrière les écrans, sur laquelle il pouvait s'extasier ou cracher toute la bile accumulée depuis des lustres, était tellement plus stimulante, pesait tellement plus lourd que la sienne. La sienne, il n'en savait plus grand chose et c'était très bien. L'animal domestique n'avait plus de questions à poser, plus de remarques à faire, plus de doute à émettre sur quoi que ce soit. Il pouvait participer à n'importe quel grand débat interactif sur la réorganisation des principes fondamentaux de l'équité, ou pas, c'était tout pareil, il était devenu transparent à lui-même, tant qu'il ne pouvait plus que hurler ou éclater en sanglots mais sans plus savoir pour quoi ni pour qui.

Le petit Emmanuel, occupé à maintenir son teint hâlé et à bâtir ensemble n'avait pas pris le temps de prêter attention à la lente liquéfaction de son animal domestique, ni consulté ses groupes de pression et ses cabinets de conseil pour envisager des solutions consensuelles à ce malaise. Après tout, il n'était pas socialiste. 

Depuis quelque temps circulait à bas-bruit , comme d'habitude derrière les portes, une rumeur, ou plutôt un constat, que, évidemment, immobilisés qu'ils étaient tous dans la grande ronde de la séduction, personne n'osait dévoiler au principal intéressé.

Le petit Emmanuel changeait.

On l'avait plusieurs fois surpris les deux bras levés vers les cieux, se haranguant lui-même dans les diverses pièces vides de son palais. Il se levait brusquement pendant les repas ou lors des réunions diverses qui occupaient toutes ses journées et commençait à dégoiser sur les missions métempiriques de ses mandats et sur les signes de soutien qu'avait donnés la Providence en favorisant sa réélection et tout le monde répondait en oscillant simplement de la tête afin de n'introduire aucune contrariété.

 

Pas d'opposition, surtout, ni d'argumentation, c'est ce qui leur avait été demandé expressément dans le hall par le majordome dès leur arrivée lorsqu'ils avaient déposé leur téléphone et leur manteau.
Il semblait aussi avoir perdu toute capacité à moduler sa voix et parlait du matin au soir comme si son larynx était resté coincé en haut de sa gorge, émettant des sons de plus en plus aigus, épuisants pour son audience qui, là non plus, ne manifestait aucune réaction même si parfois sa tutrice pourtant si généreuse et patiente auditrice était tenue de glisser un casque anti-bruit sous son brushing parfait lorsqu'elle devait passer plus d'une demi-heure à ses côtés.

Plus inquiétante peut-être était l'apparition d'une étrange lueur qu'on avait vu surgir dans ses prunelles qui, non seulement avaient changé de couleur, devenant bleu dragée, mais lançaient des sortes d'éclairs par intermittence.
Il s'interrompait de plus en plus souvent, se levait brusquement pendant les diverses réunions de ses deux-cent-quatre cabinets et fixant au hasard un membre de ses publics et néanmoins partenaires de ses yeux fluorescents, lui demandait en tapant du poing sur la table : "Qu'est-ce que j'ai dit ?" 
Puis devant les yeux baissés et le silence gêné de son interlocuteur criait à la cantonade que c'était insupportable d'être aussi mal secondé, aussi mal soutenu, aussi mal compris, aussi mal aimé, aussi mal reconnu quand on travaillait d'arrache-pied nuit et jour à sa propre gloire. Il ajoutait "Je dois faire tout, tout dans cette baraque !"

Tout le monde appréhendait ces moments.

Ce silence complaisant et assez terrifié où perçait pourtant à voix basse dès qu'il tournait le dos de temps à autre le terme d' "absolutisme" posé comme une question : "Absolutisme ?" avait été depuis longtemps acheté par le petit Emmanuel. Ils savaient que si l'un d'entre eux se trouvait jamais dans une situation pénalement délicate pour quelque exaction ou autre forfait : pots de vin, conflit d'intérêts, agression sexuelle, blanchiment, compte offshore etc. le petit Emmanuel ferait tout son possible, c'est à dire tout tout court pour le protéger et le garder près de lui, ce qui donnait tout de même du courage lorsqu'il s'agissait de le supporter en silence pendant des heures durant.
Pourtant malgré cet apparent consensus dans le mutisme, sa tutrice qui demeurait la seule à pouvoir encore lui adresser la parole sans blêmir, dut se résoudre à mener avec lui un entretien.

Elle profita d'un des rares moments où il était détendu, après sa séance d'UV hebdomadaire, pour mettre ces sujets délicats concernant son attitude sur la table, à côté de la tasse de chocolat chaud qu'elle avait elle-même préparée.
Elle mentionna donc tous ces changements, réduisant bien-sûr à travers l'usage de quelques subtils euphémismes leur importance et les attribuant à son emploi du temps surchargé, à la fatigue et au poids des responsabilités qui lui pesaient sur les épaules journellement.

Le petit Emmanuel ne comprit pas du tout où elle voulait en venir. "J'assume. J'assume !" lui répondit-il.

Évidemment il assumait, cela ne faisait aucun doute, mais ne craignait-il pas que sa santé ne pâtisse de tous ces chantiers et de ces nouvelles méthodes auxquels nul n'était encore habitué et dont il était le seul à comprendre les tenants et les aboutissants ?

Il haussa les épaules et levant les yeux vers l'horizon lointain, répondit, comme se parlant à lui-même : "Je ne crains rien, je suis démocrate-chrétien."

 

Malgré les audits quasi quotidiens qu'il effectuait lui-même sur sa personne, mesurant dans les commentaires critiques de ses subordonnés, toujours positifs, l'impact historique de son passage dans la sphère, popularité interne et surtout externe, charisme, esprit d'entreprise, dynamisme, inventivité, qualité du réformisme, le petit Emmanuel manquait de quelque chose. 

Le point sensible à cet égard était son ignorance, voire d'aucuns, rares, disaient, toujours entre deux portes, son aveuglement, sur l'adéquation.

Le petit Emmanuel n'était jamais adéquat.

Il embrassait trop vite, souriait trop fort, se levait quand tous restaient assis, assumait des faits advenus en d'autres temps, ne démordait jamais de rien tout en se contredisant sans arrêt, faisait du shopping au moment des minutes de silence, gesticulait seul au milieu de la foule pour montrer sa passion de la culture française.

Comme un ballon gonflé à l'hélium flottant sans but dans une atmosphère désertique, il dominait la scène mais ne sentait jamais à quel moment ni comment y intervenir. 

Personne ne lui avait appris d'ailleurs, on peut donc difficilement le lui reprocher.

 

Ce qui pouvait aux yeux de certains passer pour une forme d'engagement courageux dans l'hypermodernité n'était au fond qu'un cruel manque de connaissance des règles de la bienséance. Et comme personne ne se sentait le courage de le remettre à sa place, c'est à dire de lui ouvrir les yeux sur le bon ton, la patience, l'élégance, la discrétion, la pondération, l'humilité, et toutes ces qualités nécessaires à rendre n'importe quel individu à peu près humain, il continuait de croire en lui nuit et jour, soutenu en ceci par sa tutrice qui elle non plus ne maîtrisait pas pleinement les codes d'usage et faisait de son mieux.

Il caressait l'illusion de n'avoir qu'à s'agiter, qu'à financer avec largesse de grands cabinets de consultation polyvalente, qu'à parler fort des heures durant, qu'à décider de filer vers le sud ou vers l'est dans son petit avion supersonique afin de se présenter, toujours très propre sur sa personne, aux divers oligarques qui freinaient le grand mouvement vers un progrès complètement libéral illimité et leur dire leurs quatre vérités pour devenir une pièce maîtresse du grand et cruel échiquier international et on ne peut l'accuser d'aucun dilettantisme, il voulait de toute bonne foi représenter quelque chose, c'est sûr, mais il ne savait pas quoi et ça compliquait sa vie politique.

On murmure que cette méconnaissance et cette impuissance à savoir au nom de quoi il exerçait sa fonction lui pesaient parfois si lourdement, surtout le soir qu'il avait même été amené à se réfugier contre l'épaule de sa tutrice en lui demandant "S'il te plaît, dis-moi qui je suis..."

Embarrassée pour répondre, car il faut bien avouer qu'elle-même, malgré toutes ces décennies à le suivre et à le stimuler dans son ascension, n'en savait pas vraiment grand-chose, elle avait immédiatement été chercher un Lexomil dans la pharmacie et en le lui posant sur la langue, elle lui avait dit : « Laisse-le fondre, c'est plus efficace que de l'avaler. »

 




A suivre


 


 

 


 

Petit conte amiénois 2022.2023

  Petit conte amiénois Le petit Emmanuel traverse l'espace et laisse derrière lui des ions enchevêtrés, libérés par la charge éner...